Que reste-t-il de nos amours ? Liberté, Égalité, Fraternité…

Il y a quelques jours je me suis réveillée avec le souvenir d’un rêve dans lequel je me débattais avec de grosses vagues. Moi qui nage très mal, je me suis dit dans mon rêve qu’il fallait passer par-dessous, pour ne pas me noyer dans cette tempête naissante.

En me réveillant, j’ai entendu une autre vague, celle des lycéens qui arrivaient en masse au centre-ville. Curieusement, le bruit de cette vague m’a parue discrète, mais combien puissante, tel le bourdonnement d’un élément naturel qui retient sa force avant de s’abattre sur un bateau minuscule et son équipage muni de minces gouvernails.

Mon terrible mal de tête de la veille avait disparu. Je me suis rappelé du discours que m’avait tenu la veille une lycéenne, encore sous le choc de la prise de conscience du fait que son droit fondamental d’accéder aux études supérieures était brutalement remis en cause.

Tantôt son visage s’assombrissait de l’indignation d’être ainsi balayée du revers d’une main invisible, telle une poussière dans l’horizon radieux de son pays en route vers l’ultralibéralisme, tantôt il s’illuminait de la fierté d’appartenir au clan des lycéens, prêts à boycotter le gouvernement jusqu’à ce qu’il revienne sur sa décision de réforme de l’éducation. « Nous apprenons la valeur des choses lorsqu’on est sur le point de les perdre » – disais-je dans ma tête. Elle acquiesçait. « On dit qu’avec cette réforme qu’on tente de nous faire avaler de force, nous ne pourrons plus accéder aux études universitaires qu’en payant des frais d’inscription dix fois supérieurs à ceux que nous payons jusqu’à présent, et en devant franchir une sélection intrusive.– m’a-t-elle dit amèrement. « Alors être une femme avec un nom étranger voudrait dire quoi au juste » ?

Même s’il est vrai que jusqu’aujourd’hui rien de tel n’a été déclaré officiellement, c’est cela qui est écrit sur les tracts des lycéens, et dans les communiqués de leurs réseaux. Ils ne savent plus si ces inégalités concernent les étudiants étrangers ou tout azimut, ils ne savent plus si les hausses des frais d’inscription concernent les Masters ou la totalité du parcours après le Bac. Et ils cèdent naturellement à la panique.

On peut leur pardonner aisément et œuvrer pour que cette réforme ne soit jamais appliquée ni pour les étudiants étrangers, ni pour les étudiants européens.

Car si aujourd’hui nous acceptons cette « exception de l’étranger », demain elle deviendra la règle. Laissons nous imaginer ce qui se produira si ce compromis saugrenu s’introduit au sein de l’Université et se développe en se transformant en un véritable virus.

  1. L’alignement du système français universitaire sur le modèle américain structurerait la société de manière pyramidale en rehaussant les inégalités sociales, et par la même occasion, profiterait aux banques. Car les futurs étudiants devront s’endetter avant même de pouvoir être certains que la direction qu’ils auront prise à partir de la seconde, sera la bonne.
  2. Ce qui veut dire qu’ils n’auront aucun droit à l’échec ou à la déviation de la trajectoire prévue dans laquelle ils se seront engagés dès quinze ans, l’âge où certaines zones du cortex, notamment celle qui permet de se projeter dans l’avenir, n’est pas entièrement développée. Paradoxe. On veut que nos étudiants obtiennent leurs diplômes au prix de leur identité, qui est liée justement aux expérimentations et aux échecs, le chemin initiatique d’apprentissage de la vie dont le cerveau a besoin pour se structurer. Pensons aussi à la différence du rapport à l’échec entre notre culture européenne et la culture américaine. En France la solidarité prime sur le succès. Certes, l’échec est mal vu, mais la majorité des plus démunis est relativement à l’abri grâce à l’esprit de solidarité qui survit malgré tout. C’est le rêve français, l’abolition des privilèges et la fraternité des âmes. Aux USA on adore les enfants prodiges, on parie sur les « licornes », et les « sauveurs » sont portés sur un piédestal après maints échecs valorisés, une fois que la victoire finale devient évidente et irréfutable. C’est le mythe américain. Est-il vraiment viable sur le sol français ? 
  3. Les étudiants, devront entrer dans un moule et se soumettre au système économique écrasant, abdiquer tout autre droit que celui de « gagner » sa vie et de fermer sa gueule. Ainsi le clan le plus indomptable des libres penseurs et des rêveurs de toutes les époques sera anéanti par la pression économique, le poids de la responsabilité et la peur d’échouer.

Qui ira alors en Fac de lettres, de philosophie -matières qui soi-disant ne garantissent pas l’emploi, et donc la fameuse « survie » ? Que deviendront les Beaux Arts, les Conservatoires de musique et d’art dramatique ? Qui ne sera pas réduit à quelques chiffres sur son compte en banque, muselé par la toute puissance anonyme, les dieux sans visage de notre monde contemporain ?

Les États Unis d’Amériques, symbole de la renaissance et du nouveau monde, sont devenus aujourd’hui le symbole de la dystopie la plus totale, le modèle sur lequel notre président tente pourtant de s’aligner coûte que coûte. Enfin, son objectif de minimiser le déficit et la dette française pour satisfaire aux critères très libéraux de l’Europe actuelle, doit-il être réalisé au détriment des plus démunis et des plus fragiles ? L’abolition des privilèges ne fait pas elle partie du fondement même de la République que le gouvernement est censé représenter ?

Si la France est devenue emblématique dans le monde,  c’est parce qu’elle a été un des premiers pays à défendre les droits de l’homme (et de la femme !) à travers les visages charismatiques de ses héros et héroïnes venus de toutes origines et toutes couches sociales. Ce sont eux qui ont péniblement gagné les libertés qui semblent si évidentes aux yeux de la génération de nos lycéens. Mais rien n’est acquis, tout est fragile dans l’organisation humaine, et ce qu’ils ont fait est aujourd’hui remis en cause, car notre sommeil n’a plus de rêves lucides qui nous rappellent qui nous sommes. 

Posons-nous les bonnes questions. Qui se préoccupera de la mémoire et de son devoir, lorsquele système ultralibéral se sera mis en place en France ?  Qui, si ce n’est l’Univer-sité, qui donneraaux citoyens français, disons plutôt, aux citoyens du monde, la conscience d’appartenance à une humanité et sa dignité humaine ? De quelle façon les valeurs socio-culturelles, celles de l’esprit et de l’âme vont-elles être transmises dans cette marche effrénée du capitalisme exponentiel, qui doit produire à outrance, toujours plus pour consommer plus, pour polluer plus et maintenir ainsi son fonctionnement ? Que deviendront ceux qui n’auront pas le droit d’emprunter, et donc pas le droit d’intégrer un cursus universitairede leur choix,  qui corresponde au rêve de leur futur, ou au futur de leur rêve ? Deviendront-ils les petites mains, les fourmis, les esclaves que nos dirigeants donneront en pâture à cette machine sans compassion, celle qui tente de maintenir son monopole de politique de la terreur, dont la projection morbide annonce qu’aucune issue positive n’est possible pour les générations à venir ? La vie à tombeau ouvert au sommet des paradis hédonistes et sa gloire gratuite deviendra-t-elle le seul idéal dans ce chaos ambiant de radicalisation, de polarisation et d’effondrement de tous les valeurs laïques ou morales ? Notre futur dieu unique aura-t-il le visage de Trump pour nous enseigner la « trumpitude » des choses ?

Regardons en profondeur afin de ne pas sombrer dans la tempête.

Si aujourd’hui le peuple français peut encore se permettre de hausser les épaules en zappant le journal de vingt heures en disant que c’est encore loin de chez lui, que cela ne concerne que des étrangers, qu’en est-il de son Inconscient, celui qui ne peut être trumpé ?

Qu’en est-il de sa nature profonde, grâce à laquelle chacun est connecté à tous les autres, quelle que soit sa provenance culturelle ? Cette nature qui se met à grogner et s’élève contre les barrières de la toute-puissance mesquine, arrogante et cupide ?

N’est-ce pas celle qui soulève les citoyens que ce soit aujourd’hui, en mai 1968, ou dans les siècles passés ?

Qu’est ce qui se passe lorsque l’énergie de cet Inconscient Collectif n’est pas canalisée grâce à la pensée philosophique, une expérience cathartique de l’art ou toute autre expérience capable de nous relier à notre essence ?  Elle s’introverti et revient à une étape archaïque, fait naitre dans l’ombre la pulsion des masses, incontrôlable etimprégnée de violence et de cruauté.

Nous savons que la naissance du nazisme et du stalinisme avait été précédée par la pénurie et l’aliénation spirituelle des peuples.  Ainsi l’inflation avait pu se produire et enflammer les esprits de milliers d’individus grâce au phénomène que C.G. Jung avait nommé « la participation mystique », autrement dit la perte de l’identité et du libre arbitre face à la puissance du groupe. Les vieux dieux sanguinaires se sont éveillés dans les esprits de certains, et ont entrainé la perte de l’équilibre mondial. La série « Americans Gods » met à jour ce concept, et illustre par sa trame narrative tout aveuglement et ignorance contemporains des mécanismes de la psyché, pourtant véhiculés par tous les penseurs humanistes.

Cela peut devenir une clé de compréhension de cette étape de la transition, lors de laquelle certains « manifestants » passent aussi facilement à l’acte de vandalisme, et s’attaquent aux symboles de la liberté, comme cela s’est produit à l’Arc de Triomphe, pour défendre cette même liberté.

Imaginons-nous ce qui pourrait se produire demain, si l’accès à l’éducation était restreint, et que la nouvelle génération se sentait soumise par la peur et la domination de la loi du plus fort, qui viole les droits fondamentaux de l’être humain, son environnement naturel et sa psyché, et qui se moque éperdument d’une lame de fond, pourtant déjà visible à l’horizon.

Et maintenant, imaginons-nous un futur alternatif auquel nous avons vraiment envie de croire, il commence par le fait de ne pas accepter cette réforme, ni aujourd’hui, ni plus tard.

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One Reply to “Que reste-t-il de nos amours ? Liberté, Égalité, Fraternité…”

  1. Bonjour.
    Liberté..Egalité..Fraternité..
    Quelle..liberté ?..Quelle..Egalité ?.. Quelle..Fraternité ?..
    Il y a longtemps que tous nos hommes politiques (comme femmes..) ont oublié tout cela, au seul nom de leurs propres intérêts et de l’argent qui va avec, et rien d’autre..
    Il serait trop long d’en discuter là-dessus, et de vouloir développer sur le sujet..
    Ce ne sont pas mes trois pèlerinages à pied à Saint-Jacques de Compostelle, qui vont me faire changer d’avis. Bien que je n’aie rencontré que des gens formidables tout au long, pèlerins ou non (je respecte toutes les formes de démarches, et on a..à les respecter..), et surtout toutes les personnes et gens rencontrées tout au long, locaux et autochtones..
    Mon premier pèlerinage (juste pour l’évoquer..) était en 1999…
    La France, Notre France et très cher pays, comme beau pays est dans une situation tragique et une..impasse.
    Notre dette publique abyssale de 2580 milliards d’Euros, n’y arrangera rien, bien au contraire ! Nous sommes..dernier, et en queue de peloton, à l’intérieur de l’Europe..le premier pays en évolution de PIB est..La Finlande, alors?
    La réelle situation économique et sociale dans laquelle nous nous sommes engagés depuis bien..36-37 ans, et sur le plan..purement économique, a..profondément..changé la donne, et pas que dans le monde du travail et domaine de l’emploi..des emplois..
    Les « Gilets jaunes » sont un tout petit déclic à cela et pour faire prendre conscience, à ce risque non calculé, mais bien présent, pour ne pas dire..omniprésent, d’une réelle et profonde crise économique Mondiale ! Il n’y a pas besoin d’évoquer les dettes engendrées de bon nombre de pays à travers la Planète pour pouvoir s’en rendre compte.
    Le surendettement menace l’avenir du Monde !!!
    Les Etats-Unis, comme le Japon, la Chine, aussi et surtout, font que l’on évoque le fait de la dette abyssale américaine en ces termes: « on..estime, que les Etats-Unis peuvent encore tenir huit à dix ans, alors ?.. ».
    Bon, je préfère m’arrêter là…
    Bonne fin de journée et dimanche, malgré tout, respectueusement..Denis.

    P.S.: sans pub, ni autre, je me permets..je vous mets le lien de mon autre blog sur..Canalblog, ci-dessous:
    http://janus157.canalblog.com/

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