L’Individuation dans le chemin de vie de l’artiste Stanislaw Szukalski.

Le film documentaire « Struggle: The Life and Lost Art of Szukalski » d’Irek Dobrowolski sur l’artiste Stanislaw Szukalski nous interroge sur l’importance de la puissance de la pensée humaine face au destin et sa reprogrammation (« Le jeu de la vie – et comment le jouer » de Florence Scovel Shinn).

L’artiste se prédestinait à une gloire absolue de génie du 20ème siècle, et y croyait obstinément. Szukalski a vécu une longue vie vertigineuse, mais n’a pas obtenu cette reconnaissance tant désirée qu’il acquière aujourd’hui à titre posthume grâce au travail du réalisateur du film et de son producteur, Léonardo DiCaprio, qui, enfant, avait connu l’artiste.

La pensée est-elle un instrument qui peut influencer le destin ? Souvenons-nous des paroles de Dali, de Basquiat, de Bowie, de Lennon et de tant d’autres artistes, qui ont tous été persuadés d’être nés pour une vie d’exception, et qui n’ont jamais cessé d’y croire, même aux moments les plus pénibles de leur existence. S’agit-il de la pensée animée par le seul désir, que l’on masque souvent par le concept de volonté, ou de la pensée renforcée par une foi inébranlable venant de la source même de l’Inconscient collectif ? « La foi est la substance des choses qu’on espère, l’évidence des choses qu’on ne voit pas »* (La Bible, Hébreux, Chapitre 11, note 1.)

Comment ça fonctionne psychologiquement parlant ? Certains pourront dire qu’il s’agit du retour de la libido suite aux nombreux échecs et restrictions vécues dans le monde extérieur, qui s’intravertit et se met à influer l’idéal du moi, voir même le moi idéal au point de faire sombrer parfois la personnalité toute entière dans une mégalomanie (voir les travaux de Freud sur la théorie de la libido). D’autres s’interrogeront sur la fonction des artistes-mediums, qui remplissent le rôle de prêtres-oracles dans la fonction désignée aujourd’hui par le nom exotique de : « Channeling » (« Artiste Médium » d’Elisa Amaru et Odile Alleguede).

Quelle que soit notre façon de les considérer, les archétypes ou les images qui assaillent leurs esprits et qui prennent vie sous leurs doigts, les initient au processus mystérieux et périlleux de l’alchimie psychique que Jung avait nommé l’Individuation* (« Psychologie et Alchimie » de Jung).

Bien qu’ils investissent ces archétypes de leur propre énergie individuelle, en entrant en contact avec leur essence et en les fixant sur un support physique, leurs œuvres , ils sont parfois emmenés à les expérimenter jusque dans la trame de leur propre vie, au sein-même de la structure de leur être intime.

Quel autre archétype que celui du héros solaire, dieu dionysiaque destiné à être sacrifié, démembré et rassemblé à nouveau dans une nouvelle personnalité unifiée, illustre mieux la vie entière de Stanislav Szukalski ? Tel le jeune Jung (« Ma vie »), il doit renoncer à son image du moi exaltante et glorieuse et laisser mourir son héros, le décapiter et le « défaire », regarder dans les profondeurs de son être pour se confronter au néant. Lorsqu’on entend que le jeune sculpteur avait perdu très jeune son père dans un accident de voiture, et qu’il avait récupéré et disséqué son corps afin de comprendre l’anatomie, cela ne peut nous laisser sans crainte pour sa santé mentale, mais provoque par là même une certaine admiration face à un homme qui à pris son travail de deuil à bras le corps et a suivi la voie des peintres de la Renaissance. Quelle que soit la véracité de cette donnée biographique extravagante, elle représente du point de vue symbolique ni plus ni moins que le sacrifice du dieu, qu’était pour lui son père, et que l’artiste aimait tendrement. Cela ne peut que nous confirmer cette piste de l’archétype du héros solaire, avec son aspect unilatéral et numineux, celui que Jung avait eu à combattre à peu près à la même époque, et qui nous prouve qu’il l’avait « habité », pour ainsi dire, bien avant qu’il soit ne soit confronté au phénomène du Nationalisme radical des années 30. Il faudrait ajouter à ceci que sa terre natale, la Pologne, et son peuple, ont souffert de ce même démembrement durant des siècles, ce qui avait laissé dans l’Inconscient collectif de cette nation une plaie immense non encore refermée, qui s’exprime dans le complexe paradoxal de supériorité et d’infériorité simultané de jeune Szukalski. Enfant prodige et prodigue, il aspire à la reconnaissance de son talent que ce soit aux États-Unis ou en Europe, et ne peut donc s’épargner ce combat qu’il exprime par son œuvre « Struggle », sculpture époustouflante de main dont le pouce s’oppose aux autres doigts et représente ainsi la voie de la lutte individuelle face à une tendance collective normalisatrice. Autrement dit, l’Individuation passe d’abord par la séparation des tendances psychologiques contraires, puis par leur union sur un niveau plus élevé, ce qui implique un isolement total et une bouleversante transformation. Comme le décrit Marie-Louise von Franz dans son livre « Alchimie et imagination active », l’inconscient ne pardonne pas le moindre écart du « chemin juste ». À partir du moment où la conscience de l’individu atteint un niveau élevé, sa responsabilité s’accroit en proportion.

Le flirt imprudent de l’artiste avec le Nationalisme polonais, lui « coûte » alors la perte de sa vertigineuse ascension, la destruction de son œuvre dans son intégralité, et la perte de sa future descendance avec sa deuxième épouse.

Il sera obligé de traverser le désert psychique : le deuil, le déracinement, la pauvreté et la problématique identitaire, pour enfin entamer une recherche d’unification de son propre être, au travers d’un travail qu’il consacre à la recherche de l’origine commune de toutes les cultures. Visiblement, ce dur labeur quotidien et pénible le rend de plus en plus humain. Il plonge dans l’ombre collective afin de comprendre l’existence du mal, qu’il a vu à l’œuvre et qu’il a vécu jusque dans son propre corps, dans le tombeau des débris de son immeuble tombé lors des bombardements en Pologne. Du point de vue symbolique, il accomplit la descente aux enfers et, par chance, il est épargné d’une mort prématurée.

Puis, il prêche sa propre spiritualité, crée son propre langage et sa symbolique, jusqu’à concevoir sa propre religion, le Zermatisme, vouée selon lui à rassembler les peuples et devenir universelle. Le héros solaire cède sa place à l’archétype de la lumière, et l’artiste désire désormais bâtir son empire. Nous n’avons qu’à nous souvenir de Osho (« Wild Wild Country » de Maclain Way et Chapman Way), Trungpa (« Trungpa » de Fabrice Midal) et tant d’autres maitres spirituels qui cèdent à la même pulsion. Inutile de dire que leurs entreprises finissent souvent par la création de forces militaires et les pertes humaines qui en découlent. Tel est l’aspect de l’ombre toute-puissante qui entoure tout l’idéal unilatéral du divin, du beau, et du bien dans l’esprit humain.

L’artiste essaye pourtant de remonter à la naissance même du mal, qui viendrait selon lui d’un viol originel des femmes, toutes parfaites et magnifiques, par des hommes-animaux odieux et laids. Ce crime serait selon lui à l’origine de la création de la descendance de l’espèce des assassins et des criminels. Encore une fois, l’artiste demeure dans la division et l’écartèlement dualiste. Car en parlant d’un trauma primordial, avant le déluge, dont parlent toutes les cultures, il retourne ni plus ni moins, à des mythes cosmogoniques qui mentionnent des abus de ce type, qui sont commis, entre autres, par le père démiurge sur sa propre fille, qui donne par la suite, naissance au monde tel qu’il se présente aux êtres sensibles.

Cette dualité de l’ombre et de la lumière, du masculin et du féminin, de la souffrance et de la transcendance de celle-ci transperce toute l’œuvre de Szukalski avec un sens particulièrement aigu de l’harmonie et du merveilleux, qui reste difficile à classer même à notre époque postmoderniste.

Malgré cette tendance manichéenne de son esprit organisateur, la réconciliation des opposés néanmoins s’opère en arrière-plan, et l’archétype de la lumière, avec sa puissance aveuglante semble relâcher peu à peu son emprise sur le vieil homme. Il se nomme désormais citoyen du monde, enrichi de ses multiples cultures, dont aucune n’est ni inférieure ni supérieure et il rêve de l’origine qui dans son esprit prend forme de L’ile de Pâques avec ses étonnantes sculptures de visages énigmatiques, et qui symbolise le lieu d’un repos auprès d’une mère universelle protectrice et réconciliatrice. On pourrait se demander pourquoi l’artiste a si peu parlé de sa propre mère et pourquoi, par un étonnant concours de circonstances, il a déshérité sa fille unique Kalinka, conçue lors de son premier mariage ?

L’étonnante et touchante fin du film démontre néanmoins tout l’amour que lui porte son fils spirituel, Glenn Bray, héritier de toute son œuvre, et nous nous rendons compte que certains de nos rêves peuvent devenir réalité, même après notre mort. Et qu’est ce que la mort si ce n’est une porte qui s’ouvre sur une cité perdue dans le déluge ?

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